Guerre
d’Algérie : le roman au service du crime...
L’éditeur Nils Andersson, qui fut en Suisse pendant la guerre d’Algérie l’équivalent de Jérôme Lindon ou de François Maspéro, vient de publier un article (Libération du 24 mai 2001) dans lequel il rappelle les circonstances de l’assassinat d’un professeur belge, à Liège, le 25 mars 1960, au moyen d’un livre piégé.
Nils Andersson est concerné au premier chef par cet attentat, puisque les artificiers dissimulèrent leur charge de plastic et le dispositif de mise à feu dans un exemplaire de La Pacification qu’il venait d’éditer à Lausanne. Le professeur Georges Laperche, militant de l’indépendance algérienne, fut déchiqueté par la bombe, et la police retrouva les lambeaux d’une bande entourant le livre suisse où les tueurs à l’humour sinistre avaient inscrit ces mots : “Tirage limité, édition numérotée”. Le même jour, dans la même ville, Pierre Le Grève, un autre professeur favorable au FLN, échappait à la mort en n’ouvrant pas le colis identique que son facteur lui avait remis.
Un livre introuvable qui
justifie le
recours à la torture
en Algérie
Ces attentats faisaient suite à des dizaines de meurtres attribués à une mystérieuse organisation de partisans de l’Algérie Française, La Main Rouge. Jusque-là, les assassins visaient essentiellement les hommes, les structures et le matériel de ceux qui assuraient l’approvisionnement en arme du FLN comme Otto Schlütter, Georges Geiser, Marcel Léopold ou Georg Puchert. Puis ce fut le tour des avocats défendant les patriotes algériens devant une justice expéditive, comme Auguste Thuveny et Ould Aoudia.
Le fait que les nouvelles cibles étaient de simples militants, et que La Main Rouge ne craignait pas de frapper au coeur d’un pays étranger, la Belgique en l’occurrence, provoqua une vive émotion en Europe.
La
technique française contre les « salopards »
On sait précisément aujourd’hui que La Main Rouge n’était qu’une fiction et que ce leurre dissimulait l’action homicide des services spéciaux français placés sous la direction de Constantin Melnik et sous la responsabilité du premier ministre de l’époque, Michel Debré. Il était alors vital, pour un gouvernement français, isolé diplomatiquement du fait de son aventure coloniale, de ne pas être désigné comme l’organisateur d’actions de guerre sur le territoire de pays amis.
Celui qui “inventa” le mythe d’une organisation secrète autonome est un général né en Algérie en 1901, Paul Grossin, et il dirige le Service de Documentation Extérieur et de Contre-Espionnage (SDECE) depuis 1957. Il se souvient d’un petit groupe pro-français de Tunis qui s’était baptisé Main Rouge, au début des années cinquante, et monte toute l’opération d’intoxication. Les services français bâtissent un organigramme, créent un état-major fictif et commencent à fournir à la presse des déclarations enflammées revendiquant chacun des attentats. Dans le même temps, les mêmes services font semblant de tenter de saisir une Main qu’ils savent insaisissable puisque c’est la leur !
Dans son livre “Un espion dans le siècle”, Constantin Melnik nous présente un artificier surnommé “Le Sorcier aztèque” :
“Le “Sorcier” était un officier parachutiste à la belle tête de soldat rendu mystérieuse par ses origines asiatiques. Il s’appelait Jeannou Lacaze et deviendra, quinze ans plus tard, chef d’état-major général des armées d’un Giscard d’Estaing qui, avec Maurice Papon et le général Bigeard était bien entouré”.
Quelques pages plus loin, Constantin Melnik évoque l’attentat au livre piégé qui, le 1er janvier 1960, arracha ses deux bras à Abd El Kader Nouasri :
“Notre “Sorcier” a installé trois systèmes de sécurité sur le colis. La charge ne peut exploser que lorsque l’objectif ouvrira le livre évidé que nous allons lui expédier. Ce sera La Pacification d’Henri Alleg. C’est un gros pavé et Nouasri trouvera normal de le recevoir”.
On remarquera le visage bronzé
caché derrière le
« judas »
En fait, Henri Alleg a écrit La Question, un mince volume publié aux Éditions de Minuit, qui a marqué l’Histoire. Et si, dès janvier 1960, “Le Sorcier”, (dont Melnik nous a obligeamment révélé le nom) a choisi La Pacification, c’est que les centaines de pages de cet épais ouvrage collectif permettaient de dissimuler le piège mortel.
Pour stopper les rumeurs qui, dès avril 1960, attribuent les attentats aux livres piégés aux services secrets, ces derniers convoquent quelques journalistes bien intentionnés pour leur livrer des informations inédites sur La Main Rouge. Dans leur ouvrage “La Piscine, les services secrets 1944-1984”, Roger Faligot et Pascal Krop expliquent que l’un des éléments essentiels de la manipulation prend, une fois encore, la forme d’un livre qui sera diffusé au mois de juillet 1960 par les éditions Nord-Sud. Il a pour titre “La Main Rouge”, et consiste en une très longue interview d’un des fondateurs de l’organisation. Sa confession, très documentée, est recueillie par un auteur de roman d’espionnage, Pierre Genève, pseudonyme de Kurt-Émile Schweizer né à Monaco en 1931. Aucun journaliste n’aura, à l’époque, la curiosité de s’informer sur la personnalité du patron des éditions Nord-Sud, Jacques Latour, un officier des services spéciaux dont les publications se limiteront à ce seul livre !
Mais ce qu’omettent de préciser Faligot et Kaufer, c’est qu’il n’existe pas qu’un seul livre à avoir pour titre “La Main Rouge”. Un autre ouvrage portant le même intitulé était paru en avril 1960, trois mois avant celui de Pierre Genève, et son contenu poursuivait le même objectif : brouiller les cartes en accréditant l’idée que les services secrets n’étaient pas impliqués dans les assassinats, à l’étranger, de membres des réseaux d’aide au mouvement indépendantiste algérien.
Quelques semaines seulement après l’assassinat de Georges Laperche, l’auteur de cette première “Main Rouge” place cette phrase dans la bouche de son héros, un agent du Sdece prénommé Andral :
“Ne nous confonds pas avec les excités désastreux qui envoient à droite et à gauche des menaces de mort grandiloquentes et des machines infernales déguisées en colis postaux. Ici, on s’occupe de choses plus sérieuses que de mettre en pièces des professeurs qui rêvent de marcher dans le sens de l’histoire”.
Défendre
le pétrole « français »
Dans ce livre où les Algériens sont appelés “les salopards”, Andral, blond aux yeux bleus, combat à la loyale, les trafiquants d’armes du FLN :
“Ils sont riches, ils sont intouchables, ils sont sans foi ni patrie. Aux quatre coins de l’Europe ils tissent implacablement la toile d’araignée de leur trafic immonde. Excités par l’appât de gains fabuleux, ils attisent haines et rancoeurs pour fournir ensuite, aux hommes qu’ils ont déchaînés, les moyens de s’entretuer. Mais une Main se lève, couleur de ce sang qu’ils ont tant versé, une Main justicière qui va frapper sans relâche, sans merci”.
Dans son “Dictionnaire des livres de la guerre d’Algérie”, Benjamin Stora rappelle que ce livre croisera la route de Ellie Diovoniotis, la femme de Michel Raptis, alias Pablo, l’un des principaux fournisseurs d’armes du FLN. Alors qu’elle vient de rendre visite à son mari emprisonné à Amsterdam et retourne vers l’Allemagne, l’homme qui partage son compartiment, un agent du Sdece, sort de sa poche “La Main Rouge” et le lit avec insistance, lui présentant l’illustration qui représente un parachutiste arrosant le monde à l’aide d’une mitraillette.
L’auteur de cette “Main Rouge” initiale récidivera en juillet 1960, quand paraîtra l’autre “Main Rouge” de Pierre Genève, avec la suite des aventures de son héros Andral. Sous le titre “Le Faux Frère”, la manipulation franchira un nouveau degré. Cette fois, l’assassinat de Georges Laperche est au coeur même du récit. Le professeur belge est désigné sous le nom de “Prélot” et la mort qu’il reçoit, sous la forme d’un livre piégé, dès le premier chapitre, est pour l’auteur un juste retour des choses :
“Était-ce une faute si grave que de ne pas prévoir toutes les conséquences lointaines des mots qu’il écrivait, des phrases qu’il prononçait ? Son petit bouquin sur la justification partielle des actes terroristes, par exemple...”.
Andral se mettra sur la piste des tueurs excités de “La Main Rouge” et se fera balader avant de découvrir les véritables instigateurs du crime :
“Le meurtre de Prélot a été monté par l’Organisation (le FLN), poursuivit Andral. Le but : dresser l’opinion publique belge contre la Main Rouge et, à travers elle, contre la lutte que livre la France aux trafiquants d’armes. Prélot ? Ils s’en foutaient. Un aimable intellectuel qui vivait dans son rêve”.
La boucle est ainsi bouclée : on attribue aux militants algériens les assassinats des membres des réseaux d’aide perpétrés par les services français eux-mêmes dissimulés par la fiction policière de La Main Rouge !
Dans ces deux “vrais-faux romans” publiés dans les semaines mêmes où les livres piégés explosaient, il est totalement sidérant de retrouver de constater que le chef des services qui commandite les attentats se nomme “colonel Murcier” alors que le Sdece faisait croire aux journalistes que le deus ex machina de La Main Rouge était le colonel Mercier. De la même manière, le membre du FLN qui prend la responsabilité de faire tuer le professeur Prélot s’appelle “Harraigue”. Un mois seulement avant la sortie de ce livre, une jeune femme, Zina Haraigue, avait été arrêtée à Paris, par la DST, en compagnie de Laurence Bataille, membre du réseau Jeanson.
L’ancien
parachutiste volontaire
sait de quoi il parle…
L’auteur si bien renseigné qui se prête à ce jeu de brouillage des cartes et qui fait peser sur les victimes la responsabilité des bourreaux savait de quoi il parlait : quelques temps plus tôt il s’était porté volontaire pour servir dans les Parachutistes coloniaux et ne cachait pas son admiration pour Bigeard qui, pour lui, “maniait aussi bien la plume que l’épée”. Quelques mois plus tard, en octobre 1961, alors que des centaines d’Algériens étaient martyrisés dans les rues de Paris par la police de Papon, il portera les dernières modifications à un livre “Les Parachutistes” dans lequel il justifiera le recours à la torture.
S’il a aujourd’hui effacé “La Main Rouge” et “Le Faux Frère” de son abondante bibliographie, il tient toujours à placer “Les Parachutistes” en tête de son oeuvre revendiquée. Pour le vérifier, il vous suffit, à la table du libraire, de feuilleter le dernier livre paru signé Gilles Perrault.