INITIALES B.B.

 

 

 

Promenade en bord de Seine, à Boulogne-Billancourt, de la Folie d’Artois a la Grande Illusion...

 

Quai du Quatre Septembre, les vents de décembre ont décapité les arbres centenaires du bois de Boulogne ; le long des étangs, là où la terre gorgée d’eau ne retenaient pas les ancrages, souches de chênes, saules ou pins exhibent leurs racines inutiles. La “Folie” que le comte d’Artois fît édifier en deux mois par Bélanger, pour gagner un pari engagé avec la reine Marie-Antoinette, a résisté aux éléments, et l’édifice tarabiscoté abrite aujourd’hui la station de pompage dont les capteurs invisibles aspirent les eaux sombres du fleuve. Quelques centaines de mètres séparent ce vestige d’ancien régime d’une des plus belles utopies du siècle d’hier. Exilé d’une Alsace conquise par la Prusse, Albert Kahn avait affecté une partie de sa fortune acquise en spéculant sur les mines d’or du Transvaal, à l’achat d’une propriété de cinq hectares, face aux collines de Saint-Cloud. C’est là qu’il consacre trente années de sa vie à bâtir son harmonie universelle. Elle prend tout d’abord la forme d’une forêt bleutée par le feuillage des cèdres de l’Atlas, que côtoie bientôt la Vosgienne avec ses arbres et ses rochers venus de Gérardmer. Un parc anglais, des parterres à la française, une roseraie et un verger complètent l’aménagement dont le chef d’oeuvre, le jardin japonais, était dominé par les toits élégants d’une pagode dont les lignes étonnaient les passants et les acheteurs de pains de glace de la rue des Abondances. Encyclopédiste du temps des frères Lumière, il lance des dizaines d’équipes de photographes, de cinéastes, à travers le monde, dans le but de rendre compte de sa marche inéluctable vers le progrès. 100 000 clichés et 350 kilomètres de pellicule constituent les “Archives de la Planète” dont le projet fut brisé net en 1929, quand, un jour d’octobre, il se mit à pleuvoir des milliardaires ruinés sur le macadam de Wall-Street.

Des anciens chantiers navals, des grues à vapeur, de l’abreuvoir, des blanchisseries industrielles, il ne reste rien qu’un nom, rue du Port, sur une plaque émaillée : tout a été absorbé, minéralisé, par les voies et dégagements du pont de Saint-Cloud.  Pour être au plus près des berges, je marche sur un trottoir réduit à sa plus simple expression, inquiet du surgissement des voitures qui rugissent dans le passage souterrain.

 

 

 Sur l’autre rive, derrière les façades bistres d’Interpol, on guette le moindre faux-pas. Des résidences  se donnent des allures estivales, presque balnéaires, en habillant leurs balcons de stores multicolores, de parasols. Là, dans un recoin de la rue Béranger, un astucieux inventa la Cocotte-Minute, sous le nom moins porteur d’Auto-Thermos, en contemplant une “marmite” de Denis Papin munie de sa soupape de sécurité. Derrière un immeuble en chicane qui a pris la place des Buanderies de la Seine, deux vigiles contrôlent les badges à l’entrée de “Thomson Multimédia”. Ils actionnent la barrière rouge et blanc depuis leur guérite, cube basique d’acier et de vitrage. Elle jouxte l’élégant pavillon de gardien de la première usine fondée à cet endroit par Maurice Aboilard, “Le Matériel Téléphonique”, qui fabriquait du câble sous plomb et des centraux, en ces temps héroïques où la moitié des Français attendaient l’installation du téléphone et l’autre moitié la tonalité. Assemblé en 1929, année de la ruine du voisin Albert Kahn, le bâtiment central, brique et pignon crénelé, abrite le restaurant d’entreprise où, entre poire et fromage, résonnent les stridences des portables. Sur la berge qui fut consolidée, aplanie en 1897, à l’aide de remblais parisiens issus de l’avenue de l’Opéra, des baraques dominent les flots que ne ride aucun passage de péniche. On y vend des piscines, des combinaisons de plongée, des palmes et des tubas, de l’accastillage, du matériel d’avitaillement, des bateaux de plaisance. Les bureaux et magasins sont perchés sur des pilotis foncés dans la rive. On ne sait si c’est là un hommage maladroit à Le Corbusier,  dont l’un des cinq points de la théorie d’une architecture nouvelle préconise de libérer le sol, et qui édifia deux villas à Boulogne-Billancourt, pour les sculpteurs Jacques Lipchitz et Oscar Miestchaninoff, une autre pour le journaliste américain Cook, ainsi que l’immeuble Molitor situé à cheval sur Paris et sa proche banlieue. En face, la vaste propriété du baron Adolphe de Rothschild a laissé place à un démocratique parc des sports municipal dont la végétation masque un groupe scolaire aux lignes courbes dû, en 1933, à Jacques-Harold-Édouard Debat-Ponsan. Homme seul au nom digne d’un cabinet d’architectes, les brochures municipales “Parcours des années 30”administration le desservent quand elles le présentent comme “collaborateur régulier des administrations”. Deux immeubles alu et verre miroir précèdent le curieux assemblage décalé de la sous-préfecture, socle massif autoritaire sur lequel est posé un étage légèrement penché, comme si la fonction publique, parfois, était sensible au vertige. La première de ces constuctions abrite les décideurs en opérations internationales, pour le compte de Renault, la seconde le siège social de Rodhia, une filiale de Rhône-Poulenc. L’entreprise fabrique de l’aspirine, des pneus verts et de la gomme xanthane qui donne du moelleux aux jus d’orange. Elle traite aussi des terres rares qui entrent dans la composition des écrans plats. Derrière les façades qui renvoient aux passants leur propre image, on pratique l’assesment center, une méthode de gestion du personnel à base de jeu de simulation enregistré sur vidéo, et d’évaluation de chaque employé par l’ensemble de ceux avec lesquels il est appelé à travailler. Souriez, vous êtes filmé.

 

Tramway à vapeur de Billancourt

Cent mètres plus loin, sous l’échangeur du pont de Sèvres, ignorés des caméras, des marginalisés ont investi un recoin abrité. Pour le moment, ils sont en ville. Table et chaises de camping, matelas ficelé et sacs plastique gonflés témoignent d’un habitat troglodyte. Non loin de là, sur l’un des bras de la rocade, se dressait l’hôtel-restaurant “A la Ville de Paris” où se rencontrèrent émissaires prussiens et français, Adolphe Thiers dit-on, lors des pourparlers d’armistice, en 1871. La paix revenue, on changea de nom pour baptiser l’endroit “Hôtel du Parlementaire”. On peut contourner les Sablières de la Seine, minéraux de grains variés, graviers, et s’installer dans la cale du Dalila, une péniche qui finit sa vie dans la restauration, pour avaler un chiktay de morue, un macadam ou un touffé de Chatou, selon arrivage.

Cocons de start-up, de boîtes de com, d’informatique, où les écrans affichent des croissances à deux chiffres, les douze tours serrées du quartier d’affaires poussent sur les friches des gazomètres, des ateliers de blocs de vitesse et pignons, de l’école d’apprentissage de Renault dont les bureaux directoriaux impeccables font face à la pointe de l’île Séguin, langue métallique oxydée d’un dragon terrassé. Avant-guerre, quand on y fabriquait aussi des chars, des autorails, on surnommait cette partie de l’empire l’île du Diable, du nom de cet éclat de Guyane où fut banni Dreyfus. Le long des chaînes de ce bagne de banlieue, chaque geste est chronométré, et des mouchards livrent les noms des récalcitrants au responsable de la police intérieure, un ancien colonel russe  de l’armée blanche de Wrangel. Lors de l’occupation de l’usine, en 1936, les effigies des agents de maîtrise les plus acharnés à faire respecter les cadences seront pendues aux poutrelles, dans le grand hall de la carrosserie. Un cortège solennel accompagnera les marionnettes jusqu’au pont de l’île Séguin où elle seront symboliquement jetées, ainsi que des cercueils. J’ai devant les yeux la fiche de cotisations sociales de l’ouvrier immatriculé 18.75.11.372.11. Le trimestre précédant la grève, son salaire plafonnait à 785 francs. Trois mois plus tard, il était grimpé à 1320 francs pour un horaire hebdomadaire ramené à quarante heures. On s’interroge aujourd’hui sur l’affectation future de ces lieux, sur “la mise en perspective des principales infrastructures et équipements nécessaires à l’urbanisation du site”. François Pinault, capitaine d’industrie moderne rimant richement avec Renault, envisage d’y regrouper ses collections d’art. Un probable écomusée du Travailleur du XXe siècle préservera, pour l’édification des générations futures, une baraque en planches issue de la loi Loucheur, avec son jardinet utilitaire, poireaux, carottes, sa guérite des commodités, une plaque émaillée “Avenue de la Solidarité” ou “Impasse de la Justice”, une pointeuse, une paire de bleus, une casquette, une gamelle d’alu fabriquée en perruque. La voix de Marianne Oswald, repiquée sur disque laser, accompagnera la nostalgie des visiteurs, les rires sonores des enfants des écoles :

Le soleil luit pour tout le monde...

sauf pour les travailleurs d’usine,

sauf pour les mineurs dans les mines,

sauf pour les employés du métro,

sauf pour les imprimeurs de journaux,

sauf pour ceux qui travaillent à la chaîne

chez Citroën.

 

Renault, nouveauté 1931

Prévert aurait tout aussi bien pu conclure “chez Renault” où je ne suis entré qu’une seule fois, en 1978. Je m’étais mêlé au flot serré et pas vraiment joyeux qui envahissait les trottoirs et la chaussée de la rue Émile Zola, là où, dans la propriété familiale fut bricolée la première voiture de la marque, autour d’un moteur De Dion. Il ne reste rien de ce quartier qui fut le berceau de la marque, qu’un immense terrain vague dissimulé à la curiosité des badauds par les murs gris sur lesquels figurent, de loin en loin, incrustés dans le béton le signe RNUR, pour régie nationale des usines Renault. Après avoir passé sans encombre la barrière du contrôle et rapidement montré la carte d’un ami, j’avais franchi le pont au sous-bassement bleu-layette et pénétré sous l’immense verrière. On fabriquait encore des R4 dont les carcasses avançaient, sur plusieurs niveaux, au rythme inéluctable de la crémaillère. Le copain qui me pilotait dans cet univers empli des cris du métal au travail, dans l’odeur âcre des soudures et la lumière tamisée par les poussières en suspension, conduisait une estafette-bibliobus du comité d’entreprise qu’il venait garer en bout de chaîne ou près des pilons. Tout un côté de la fourgonnette se transformait en comptoir, et il prêtait livres et disques aux ouvriers, vendait des places de théâtre à prix réduit, pendant les pauses. Me souvenant, près d’un quart de siècle plus tard, de cet acharnement à faire vivre la culture à l’endroit où elle devait rivaliser avec l’impossible, je ne pouvais que refuser de m’associer aux écrivains oublieux qui préconisent le droit de prêt payant dans les bibliothèques.

Après avoir recherché les paysages perdus que Marcel Proust contemplait depuis la fenêtre du sanatorium du docteur Sollier, quand il vint se reposer à Boulogne-Billancourt au cours des mois qui suivirent la mort de sa mère, j’ai fait une halte dans un café de la rue Traversière dont la terrasse ensoleillée donne sur une maison en brique peinte. Un cabinet d’architectes, pour s’y installer, l’a rehaussée d’un niveau, d’une passerelle métallique ajourée, flanquée d’une aile en bois qui accueille des bureaux. Plus loin, un petit immeuble beige, moulure en couronnement à chaque étage, claustra, fait la nique au mastodonte contiguë signé Fernand Pouillon, témoin de l’aménagement triomphant des Trente Glorieuses. Au zinc, des agents commerciaux règlent leur menu du jour dont ils alourdissent la note d’un Tac-au-Tac, d’un Black-Jack. Le patron tente de leur forcer la main, un Morpion de plus, tandis qu’ils grattent la gomme grise sur le comptoir. L’un des cravatés, rougeaud, rigolard, le souffle court, lève la tête vers la rangée de bouteilles d’apéritif renversées sur leurs doseurs.

-         Je ne suis pas de gauche, j’ai pas les moyens...

-          

Bord de Seine à Billancourt

J’ai profité du pont de Billancourt pour faire une infidélité aux quais que j’arpentais depuis des heures, frôlé par le flot incessant des voitures et des camions. Cela faisait un bon bout de temps que la Tour aux Figures, vingt mètres de polyester expansé coloré en blanc, jaune, rouge bleu et noir, me narguait, apparaissant et disparaissant derrière les plantations anarchiques de l’île Saint-Germain. La peinture monumentée de Jean Dubuffet, encadrée par deux cheminées de chauffage urbain qui fabriquent du nuage en permanence, a failli disparaître, ses commanditaires ne parvenant pas à digérer l’insolence que son puzzle fantasque inflige au garde-à-vous des résidences et des sièges sociaux. Pas assez respectueuse, elle sait qu’elle n’a pas sa place dans l’ordonnancement, alors elle la prend toute ! Pourtant le peintre avait annoncé la couleur en titrant ses oeuvres précédentes Foire aux équivalences, Versant de l’erreur, Administration des leurres ou même Donneur d’alarme... C’est bien la preuve qu’il faut jouer franc-jeu : on n’est jamais cru. En retournant vers le quai du Point du Jour, je croise des jeeps, un camion de ravitaillement de l’armée américaine, un engin hérissé de mitrailleuses et un char de la Deuxième Division Blindée du Général Leclerc qui rejoignent les anciens entrepôts des pneus et caoutchouc, vers Meudon, après une journée de figuration près de l’Arc de Triomphe. En contrebas, la Seine clapote au passage de la péniche Bel-Ami. Des immeubles de bureaux, des résidences, occupent l’espace laissé vacant par les ateliers de l’avionneur Émile Salmson dont les moteurs en étoile Cantonnune équipaient les chasseurs de la Grande Guerre. Je longe l’enfilade des mètres carrés sociaux de la cité HBM du square de l’Avre et des Moulineaux. Créateurs de cités-jardins, ils se sont mis à trois, au moment du Front Populaire, Ruté, Sirvin et Bassompierre, pour tracer les plans de cet ensemble de mille logements répartis en quatre groupes d’immeubles autour de cours plantés. L’entrée du quadrilatère se fait par trois monumentales portes cochères, la dernière ayant été occultée en raison des forts vents de nord-ouest qui balaient cette partie de la boucle du fleuve. Récemment, on a cru bon de poser un nouvel étage en menuiserie métallique sur le toit des immeubles, que la tempête a mis à mal, de faire courir le long des façades intérieures des ascenseurs panoramiques, toutes choses qui renforcent le sentiment d’étrangeté qui naît de la découverte de ces lieux.

 

Moteurs Salmson, Billancourt

A l’entrée du cimetière de Billancourt, une affichette informe les visiteurs de la division dans laquelle se trouve la sépulture du chanteur C. Jérôme qu’un journaliste indélicat avait prénommé “C’était” pour annoncer le décès. De multiples croix orthodoxes témoignent de l’importance de la communauté russe dans la ville, après la révolution bolchévique d’octobre 1917. Dépeuplées par la saignée des tranchées, les nombreuses fabriques de Boulogne et de Billancourt avaient besoin de bras, et les soldats des armées défaîtes de Wrangel, de Dénikine demeurées fidèles au tsar de toutes les Russies étaient dispersés dans les Dardanelles, en Tunisie, à Sofia, à Belgrade. Moussiou Renault les remit en ordre de bataille dans ses ateliers, par milliers, pour tenir le front de la production. Ironie de l’histoire, ces soldats  de la Garde Blanche, ces Cosaques du Don et du Kouban, de l’armée des Volontaires, purent croiser dans les allées de l’île Séguin un vaincu magnifique, le guerillero anarchiste Nestor Ivanovitch Makhno dont Lénine en personne avait demandé la liquidation.

 Dans ses Chroniques de Billancourt, Nina Berberova évoque ces immigrés oubliés :“Elle se souvenait comment étaient arrivés les premiers hôtes étrangers place Nationale. Ils s’étaient assis par terre, les enfants à moitié nus pleuraient, les femmes non débarbouillées, décoiffées, jambes nues et couvertes de guenille jetaient des regards apeurés autour d’elles Les hommes, barbus, sombres, vêtus de capotes de l’armée anglaise, étaient assis près de leurs misérables bagages qu’ils ne quittaient pas des yeux, bagages qui avaient transité par toute l’Europe et d’où émergeaient des théières, des icônes et des souliers”.

A l’enseigne du “Clarksville Diner”, un marchand installe son “Bagdad Café”, immense mobil-home en forme d’autocar américain, devant les pilotis d’un immeuble banal signé d’un grand nom, et planté dans le périmètre des anciens studios de cinéma. Délaissant le pont d’Issy, j’arrive au terme de mon périple. Profusion de sièges sociaux, le 9 de Télécom, Bouygues, La Poste, Renault, profusion de verre aveuglant, d’alu brossé, de caméras de surveillance. Encore une fois, les façades n’acceptent pas notre ombre et nous renvoient l’image de notre propre solitude. La communication dont ils vivent, derrière, ne passe pas par l’humain, par l’acte gratuit, mais par les tuyaux et les écrans. Il suffit de franchir les derniers mètres pour s’en convaincre. Les plaques de rues du quartier rendent hommage à l’histoire du cinéma, Luis Bunuel, René Clair, Marcel Carné, sont à l’honneur, mais sous la plaque de La Voie Lactée  on n’a pu s’empêcher de placer un panneau de sens interdit, un défense de stationner sous celle des Enfants du Paradis. A l’arrière du bâtiment amiral, la tour ronde de TF1, une rue courtaude, immonde, est occupée pour moitié par l’accès aux parkings souterrains et pour l’autre moitié par l’aire de stockage des conteneurs de déchets que produit en masse la chaîne généraliste. Le nom de la voie souligne le désastre : “Rue de la Grande Illusion”.

 

Michel Simon

On se rassure en se souvenant que, par la grâce de Jean Renoir, Boudu, au moins, fût sauvé des eaux.

 

Didier Daeninckx